jeudi 20 janvier 2011

Parole première

Des extraits de Parole première viennent d'être publiés dans la belle revue N 4728 (n 19, janvier 2011)
Extraits

Parole première

La venue à la parole, à l'écriture est une aventure à chaque fois singulière. Elle rejoint aussi l'expérience commune. Ces textes sont des ponctuations, des cailloux sur ce chemin. La chèvre de monsieur Seguin était dévorée à chaque histoire mais le petit Poucet semait des  mots qui le sauveraient.


Ouvrir


Ouvrir le livre, les images. Obstacle : les signes. Pas de sens, pas de couleurs, pas de formes repérables, pourtant ils portaient l’histoire, on me l’avait  dit. Bien alignés, rythmés, réguliers. Impénétrables. Je touchais les lettres, suivais le noir. Les autres lisaient, absorbés. Il y avait quelque chose à puiser dans les pages.

Chaque pas


Je marchais sur le carrelage. Ou sur le parquet ou sur la moquette ou sur l’herbe.  Le sol comptait plus que le ciel. Le monde était varié sous la plante des pieds. Chaud, le sable s’écrasait doucement sauf quand un fragment de coquillage blessait. Ce n’était pas grave, le sang perdrait sa couleur dans la mer. Chaque pas rapprochait des vagues.

N’être


N’être personne….Mon travail m’amène à rencontrer  des enfants qui ont du mal à vivre avec eux même et avec les autres.   C’est une longue patience et une profonde  émotion que de les voir naitre à leur parole.


Avec lui


Aujourd’hui,  je travaille avec lui. Il ignore qui il est. Il a cinq ans mais c’est moi qui le sais. Lui, vit au milieu des monstres. Il construit des machines pour les détruire. On dit qu’il est fou mais il a ses raisons. Il ne me regarde pas, comme s’il redoutait de voir en moi  le monstre. Il n’arrête pas de parler, sans se soucier qu’on l’entende. Je l’écoute. Je ne perds pas confiance, la parole est possible.

Petites séparations


Dans le M, il y a des dents de loup. Il gribouille le S, le serpent  ne sautera pas de la feuille. Il écrit en bouillie. Les mots restent collés ne pas tomber dans les trous. Petites séparations entre amis. Découper les papiers, les trouer à coups de crayon.  Partir lentement. Comptines de la nuit. Lâcher une main juste avant d’entrer. Bon jour à toi. Les points partout sur la page,  ce sont des yeux. Au tableau, il peut les effacer.  Commencer des flèches  neuves.  Ecrire trois aime dans mamaman. Il retient quelques bribes de l’histoire. Un jour, il saura lire.


Moitié  humain ?


Lui aussi est venu pendant des années mais maintenant c’est un adolescent et personne ne sait qu’il disait n’importa quoi. .
Il voulait devenir le roi des vies. Lui n’en n’avait pas. 
Il confondait hier et demain et la plupart des choses. Lui, c’était une boulangerie. Ensuite, il est devenu à moitié fantôme, à moitié humain, ce qui était un progrès. A l’école, il y avait des pièges. Les lettres au tableau se déguisaient. Il entendait juste quelques voix et se tapait la tête quand il y avait une mouche dans ses cheveux. Il ne comprenait pas, on le croyait bête mais  c’est qu’il se méfiait des mots. Il craignait d’être  pris dans un filet de filles. Quand on venait le chercher, il se cachait,  un jour, non, il est resté, il avait  trouvé une autre idée :  faire semblant d’être un autre enfant.  Semblant. Il était étonné d’aller mieux. Parler c’était bien, même s’il disait encore le mot contraire. Il a commencé à faire des rébus d’impasse. D’abord, c’était le vide, après, c’était les solutions. Il y avait moins de présences espionnes. Il apprenait  sans faiblir toutes les règles du jeu, les usages, les codes et les signes mathématiques. Tout ému d’avoir  réussi à être accueilli dans une petite bande. Avant, dit-il,  j’avais fermé la porte à clé. Maintenant, des fois  je l’ouvre.


Rencontre


Je passe un peu de mon temps avec des tourbillons qui ne se posent jamais, des errants propulsés par le vent, des bavards dont les paroles s’égarent, des silencieux qui n’écoutent rien, des criants aux voix éclatées, discordantes, des priants d’on ne sait quel dieu. J’apprivoise des méfiants, des sauvages. Ils me reposent de ma propre sauvagerie. Je croise des êtres qui m’ignorent et ça ne me dérange pas, car l’instant où je les rencontre rattrape tous les autres.

4 commentaires:

cathulu a dit…

Tout cela donne envie...:)

Catherine a dit…

Merci Cath ! C'est très réconfortant de trouver une lectrice pour ces textes "non commerciaux" !

Anonyme a dit…

ils sont magnifiques Catherine, merci pour ce partage

chantal michot a dit…

quels textes émouvants, quelle belle écriture. Ces textes sont-ils de toi Catherine ? où trouver le texte complet ?